« ADIR: un accueil orienté par la psychanalyse », par Patrick Roux

Élaborations

En préparation du Colloque Psychiatrie- Psychanalyse des 26-27 septembre organisé par la Section clinique d’Aix-Marseille,Patrick Roux, psychologue clinicien au Centre d’hébergement Beaulieu de l’ADIR, propose ce texte inédit, publié dans le numéro spécial de l’hebdo du Colloque.

Comment caractériser un accueil en institution, orienté à partir de la psychanalyse ; comment penser cette fonction de telle sorte qu’elle facilite l’entrée de l’enfant. Après trois points de repère, je m’appuierai sur une vignette clinique.

Le lieu et le lien

Il y a les règles sociales de l’accueil qui valent pour toutes les institutions mais ce qui spécifie l’accueil pour nous, est qu’il doit être particularisé. Dès la rencontre, nous cherchons à saisir quelque chose de la singularité. Nous distinguons donc le lieu et le lien. Il est important de différencier le moment où l’on accueille l’enfant dans nos murs et le moment où il consent à s’impliquer. La partie ne commence vraiment que lorsque l’enfant se saisit du dispositif qui lui est offert. Il en va de même pour l’entrée en analyse. Il s’agit de l’entrée dans un nouveau discours[1]. Ainsi, il arrive qu’il se produise une sorte d’inflation des signes de psychose peu après l’admission. Cela ne signifie forcément pas que l’enfant va plus mal mais peut-être tout simplement qu’il s’autorise à exprimer des choses qu’il réprimait dans un milieu normalisant, car la manière dont l’institution accueille le hors-norme a des effets réels : voir le symptôme comme une tentative de guérison ou comme un dysfonctionnement, c’est différent.

Qu’est-ce que nous accueillons ? En première approximation, disons que nous accueillons la souffrance psychique ; c’est important de le rappeler à un moment où l’on voudrait se passer des institutions spécialisées. Car, nier le symptôme, c’est dénier l’être même du sujet, en rajouter sur sa souffrance. On le vérifie auprès des enfants que l’on a maintenus trop longtemps à l’école. Par conséquent, nous pouvons dire aussi que nous accueillons l’insupportable – celui de la famille, des enseignants mais aussi celui du sujet.

Pour qu’un enfant puisse se «laisser être» et trouver un certain apaisement, l’institution doit se déprendre de trop de savoir, de trop vouloir, a priori. C’est ce que Freud appelait la « neutralité bienveillante ». Cela ne signifie pas qu’on laisse faire n’importe quoi. Nous proposons un accueil dénué de toute volonté de normaliser et sans préjuger de l’usage que l’enfant fera de l’institution. Que vise-t-on en suspendant le savoir ? Nous cherchons à laisser surgir l’Autre auquel l’enfant s’affronte. Quand l’enfant n’est pas à même de réguler la jouissance, l’Autre devient pour lui potentiellement tyrannique. L’Autre, c’est à dire tous les partenaires qu’il croise. C’est pourquoi nous faisons en sorte que l’enfant n’ait pas à se défendre contre nos énoncés et injonctions. Je reprends maintenant ces quelques points à partir d’un exemple clinique. Il y a eu plusieurs temps logiques dans le processus d’accueil. Chacun a été suivi d’un changement dans le régime d’internat.

Prélever un détail

Pendant l’entretien d’admission William, un garçon de 12 ans, me demande répétitivement s’il y a des tortues Ninja, par ici. Pourquoi n’en voit-il pas ? Etc. Ces questions rendent impossible tout dialogue avec la famille. Le serinage ne cesse que lorsque je suppose qu’il désigne par-là ses petits autres. Je dis alors « Elles ne vont pas tarder ; elles arrivent vers 16:30 ». Il se calme alors et se met, comme moi, à l’écoute. Si cette hypothèse est juste, W. nous dit quelque chose sur son double et donc sur son identification : n’est-il pas lui aussi un personnage de bande dessinée[2] ? Mais le mot tortue permet d’embrayer sur son histoire. À son arrivée chez M. et Mme M. cet enfant présentait tous les signes de l’autisme[3]. Il ne s’apaisait qu’en se tenant au contact d’objets ronds ou en dessinant des spirales. De là, il est passé à un intérêt exclusif pour les escargots que Me M., bien inspirée, lui a permis d’élever. Puis, son obsession s’est déplacée sur les tortues dont il cassait parfois la carapace. L’intérêt a ensuite migré vers les coquillages et enfin sur les boites aux lettres. Ces bricolages l’ont suffisamment soutenu pour que W. puisse apprendre à lire, à écrire. Je retiens que l’enfant cherche à prélever sur le lieu d’accueil – comme souvent – un petit détail important dans sa vie. Lorsqu’il est saisi et arrimé, ce détail produit une rencontre et ouvre un champ de travail possible.

Accueillir le traumatisme

Pendant les séances, W. se livre à une intense activité de dessin et d’écriture. Il lance des questions, sans lever la tête de la feuille, qui témoignent de sa perplexité : Pourquoi y a toujours de la neige sur les cimes ? Pourquoi les nuits sont longues ? Puis vient celle-ci, pas plus chargée d’affect que les autres et qui aurait pu passer inaperçue : Pourquoi, quand on verse de l’eau, ça brûle ?  Or, elle se réfère à un événement qui a fait coupure dans sa vie. W. a été victime, à deux ans, d’une brûlure sur tout le corps due à une maladresse de la mère. Ce qui a entraîné un placement sous tutelle d’état – et sous secret[4]. Il est donc en famille d’accueil depuis l’âge de trois ans. J’ai répondu à W. en reprenant cette histoire : combien cet épisode avait dû être dur pour lui ; personne ne pouvait le prendre dans ses bras. Il a dû, se sentir tout seul, abandonné, etc. W. m’a regardé longuement et a pleuré en silence. Je retiens de ce moment que si le lieu est fait pour durer, le lien lui, est fragile et à construire à chaque admission. C’est d’autant plus important dans la psychose où le lien social doit être inventé de toute pièce par le sujet.

Le sujet trouve son usage de l’institution

Pendant des mois, le seul mode de défense possible pour W. est le passage à l’acte. Dès son arrivée, il élit un persécuteur et le pousse à bout jusqu’au clash. C’est sa manière de localiser la jouissance et de s’en séparer. Il était urgent de diversifier les modes de traduction de ce qui le déborde. Dans cette recherche, un événement a été décisif. Un jour, W. se plaint à une éducatrice qu’un enfant « le fixe ». Quand elle lui conseille de ne pas le regarder, il l’agresse violemment. Nous en déduisons que, subjectivement, W. est regardé. Cela ne vient pas du dehors. Nous devons le protéger du regard et non le mettre à sa charge. Il est sensible au fait que nous le protégions – lui l’agresseur. Il s’appuie désormais sur son éducatrice au point de lui confier « qu’il a des choses étranges dans la tête », ce dont il ne s’est jamais ouvert. Notamment, un singe méchant lui ordonne de taper. Il montre par-là, qu’il consent à recourir à l’Autre. Ce sera l’un des éléments qui marquent son entrée en institution. Il se laisse accueillir, en somme – ce que nous entérinons en lui proposant de passer des week-ends à l’internat.

Trouver sa langue

L’institution que nous avons tous en commun, la plus universelle, c’est le langage. C’est donc dans ce champ là que nous avons aussi à faire l’effort d’accueillir les bizarreries et trouvailles de l’enfant. Nous pouvons en faire un matériau, sachant que pour certains enfants, il y a un refus radical du langage. Ils refusent de loger dans la langue l’en-trop de jouissance. Pour W., en effet, certains mots sont toujours brûlants. Là encore, c’est un incident qui a permis une avancée clinique.

Un soir où il se livrait à son activité favorite : harceler un enfant, une maîtresse de maison exaspérée, a lui lancé à W. un stop it énergique. Au grand étonnement de tous, W. s’est arrêté net, comme figé par l’étrangeté de la formule. À une autre occasion, il se montre intrigué, voire intéressé, lorsqu’une éducatrice s’adresse à lui avec une expression à la limite du néologisme : « W. est-ce que tu fais la boude ? » Il est sorti de son silence mauvais, pour en savoir plus. Nous avons donc introduit des formules un peu décalées dans notre façon de nous adresser à lui. La famille d’accueil, qui s’était toujours retenue de lui parler en italien (leur langue d’origine) par souci de bien faire, s’est associée à ce travail. Elle a introduit des moments de conversation en italien et a remarqué également une pacification chez W.

La réunion clinique est ici capitale en servant à chaque membre de l’équipe de creuset où trouver la parole juste à dire à l’enfant et être ainsi davantage en mesure de se faire écouter. Il s’agit de créer un lieu où l’on parle de l’enfant pour lui offrir la possibilité de se faire l’effet de ce discours.

[1] Pas seulement l’entrée dans un cabinet d’analyste.

[2] Cf. Le Président Schreber qui vivait dans un monde « d’ombres d’hommes bâtis à la six-quatre-deux », c.à.d, un univers qui n’est pas humain.

[3] Hurlements, morsures, mutisme, tyrannies…

[4] Sous secret car la mère, accusée de mauvais traitements, a tenté d’enlever son fils, à l’hôpital.

« Une institution orientée par la psychanalyse: permettre l’accueil du sujet », par Pierre Falicon

Élaborations

En préparation du Colloque Psychiatrie- Psychanalyse des 26-27 septembre organisé par la Section clinique d’Aix-Marseille, Pierre Falicon, directeur des établissements de lADIR nous propose ce texte inédit, publié dans le numéro spécial ADIR de L’Hebdo du Colloque.

L’ADIR – Association pour le développement d’institutions de recours –, qui regroupe deux Instituts médico-éducatifs et un Centre d’hébergement dans la région toulonnaise, accueille des jeunes de six à dix-huit ans présentant des symptômes psychiques graves. L’ADIR a fait le pari de l’accueil du sujet à partir de la particularité des symptômes qu’il présente dans leurs diversités. Pour cela, elle est orientée tout au long de son travail par cette question primordiale : comment le jeune accueilli répond-il aux désordres qui se manifestent « au joint le plus intime de la vie du sujet [1] », au joint le plus intime de son être ? Cette question implique d’être attentif, pour chaque sujet, aux particularités du nouage du corps et de la langue. Pour l’institution, il s’agit pour ce faire, de dégager en préalable un absolu une éthique sous l’égide de la rencontre, de l’accueil. L’institution, en effet, fait accueil avant tout à la singularité présentée par chacun des jeunes accueillis. Accueil : mot vague ? Que non pas. On l’entend encore résonner dans le mot hôpital dans sa dimension de faire hospitalité. De la définition de l’accueil va dépendre les possibilités de prise en charge des jeunes qui nous sont adressés par la Maison du Handicap. C’est ce qui va permettre de faire rencontre… des deux côtés :  du côté des équipes et du coté des enfants et adolescents. Afin de répondre à ce triple enjeu l’organisation à l’ADIR fait appel à des équipes pluridisciplinaires. La diversité est présente à travers les savoirs des différents professionnels présents au sein de l’ADIR : éducateurs, enseignants, infirmière, psychologues, pédopsychiatres, personnel technique, administration. Une équipe pluridisciplinaire donc, mais cette organisation réglée, nécessaire à créer le cadre garant des interventions ne suffit pas à définir le point qui fait orientation entre ces différentes composantes, qui boussole les pratiques. Il s’agit de « la pratique à plusieurs ».

La pratique à plusieurs

Pour éclairer cette pratique institutionnelle, je cite un passage de la postface d’Alexandre Stevens du livre d’Alfredo Zenoni, L’Autre pratique clinique, Psychanalyse et institution thérapeutique [2]. Pour mémoire, nous avions invité, Alexandre Stevens, à l’avant dernière Journée de l’ADIR :

« L’autre qu’il s’agit d’incarner est plutôt un Autre barré, troué, limité, qui ne sait pas et donc qui écoute, pour apprendre, pour suivre le fil des signifiants qui se dégagent de la parole du sujet, et pour y coincer dans le réseau des dits ce qui peut, plutôt que donner un sens, ancrer la recherche du sujet, le sentiment de la vie, un symptôme ou simplement ce qui le fait tenir dans l’existence. C’est un autre qui laisse ouverte l’interrogation du sujet, qui est témoin actif de sa question. Ces modèles de travail avec la psychanalyse en institution, qui ne relèvent ni du divan ni du colloque singulier mais d’une pratique à plusieurs sans être une pratique interdisciplinaire, s’orientent des textes de Freud, de Lacan, de Jacques-Alain Miller, d’Alfred Zenoni … »

Une institution bâtie sur ce modèle reste fidèle à son projet non pas dans la répétition du même, mais dans la surprise et l’invention de chacun. « Les plusieurs » ne sont pas unifiés verticalement par l’identification à l’UN qui est le maître, mais ils sont solidaires de l’interrogation que chacun porte sur sa propre cause, ce qui le fait agir auprès du jeune. Horizontalement, donc nous n’avons pas de « tous égaux » imaginaires, car chacun est particulier dans son rapport à la cause, à ce qui le conduit à agir. Tous les effets imaginaires ne sont bien entendu pas évacués, il convient de les interroger, de se questionner avec les autres, dans les temps et les lieux d’élaboration organisés à cet effet. Si le point qui oriente la pratique est le Un du vide, garant d’un espace d’interrogation et d’élaboration, cela — rappelons-le — ne renvoie pas aux oubliettes l’Un du maître : hiérarchie, directeur, formules institutionnelles, qui peuvent être multiples, différentes et toutes pareilles. Mais afin de tenir ouvert ce qui relève de l’un du vide, il me semble qu’il y faut l’effort de chacun pour le soutenir de sa place. Tout cela permet l’accueil du sujet et de son symptôme.

Accueillir le symptôme

À quoi répond plus précisément cette diversité des pratiques, ou plutôt cette pratique à plusieurs ? Qu’est-ce qui vient focaliser en quelque sorte, donner une unité à cette apparente dispersion des éléments mis en œuvre ? Ce qui vient fédérer ces pratiques c’est d’abord la prise en compte, au départ, du point de réel manifesté par les sujets accueillis. Il est à prendre en compte dans sa particularité. Ce point de réel — qui par le travail mené se particularisera ou pas, peu à peu — témoigne de cette part du sujet qui est dérégulée, hors normes, hors sujet en quelque sorte mais au joint le plus intime de son être. Ce qui oriente le travail de l’équipe est l’hypothèse d‘un bougé, d’un effet nouveau de sujet qui permettra de délier un peu ou beaucoup l’enfant, l’adolescent de sa répétition mortifère.

— Ce point opaque revêt le caractère de point d’urgence : la réponse apportée par l’institution est réponse à un point d’urgence chez l’enfant ou le jeune, lequel témoigne de quelque chose « en trop » — dans ses pensées, dans son corps, dans sa rencontre avec les autres, quelquefois du fait de notre simple présence, quelque chose qui a surgi et qui lui est impossible de traduire en mots.

— L’effet anticipé par l’équipe, c’est un effet de sujet. Cet effet sera différent selon les problématiques de chacun : renouer les fils d’une histoire, faire que de nouveau, il y ait inscription dans le lien social à travers les apprentissages, les savoirs, ou simplement dans le lien à l’autre fortement perturbé ou rendu impossible.

Ainsi les éléments constitutifs du paradoxe sont désormais plus clairs : la signification et le sens du travail de l’équipe pluridisciplinaire, de la pratique à plusieurs, dépendent du principe d’intervention retenu. Prendre en compte l’urgence, le point hors normes sans le réduire, comme on réduit une fracture, afin qu’il puisse se produire une remise en mouvement de l’enfant ou de l’adolescent, un retissage du lien à son histoire et aux autres. Cela permet également d’articuler et de mettre en mouvement, de faire lien institutionnel dans le bon sens. Cela se fait en aidant l’enfant à élaborer des normes viables pour lui, qui puissent trouver à s’inscrire dans les normes sociales. Le point de convergence est défini, il fait boussole au long cours pour l’ensemble de l’équipe. Les professionnels se définissent alors comme des partenaires de l’enfant et de l’adolescent en développant une écoute attentive et une rigueur dans leurs pratiques. Il s’agit alors, à partir du paradoxe même qui noue institution et sujet, de construire un outil particularisé : un dispositif singulier, une pratique à plusieurs. Pour autant, c’est une évidence qui n’est pas d‘emblée partagée et il faut alors prévoir des moyens concrets de régulation clinique. Le travail orienté par la psychanalyse dans notre institution s’appuie pour ce faire, sur cette boussole énoncée par Éric Laurent dans son texte, « Institution du fantasme, fantasmes de l’institution [3] » :

« … trouver abri pour le psychanalyste, c’est introduire le paradoxe de lutter pour extraire la particularité́ en chaque cas, sans chercher à délivrer son prochain en voulant lui appliquer des idéaux. Rendre sa particularité́ au sujet, c’est le contraire de l’intolérance ou de la ségrégation. Cela ne veut pas pour autant dire que le sujet puisse tyranniser le monde entier au nom de sa particularité́, mais que l’élaboration d’une morale effective se juge au cas par cas. C’est-à-dire ni la fascination pour cela, ni la paralysie au nom de « qu’est-ce qui m’autoriserait à le faire », qui ne serait que l’impuissance convoquée au chevet de l’impossible. » Cette orientation décidée nous convoque à l’invention en nous faisant partenaire des jeunes accueillis au un par un.

[1] Lacan, J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 558.

[2] Zenoni A., L’Autre pratique clinique-Psychanalyse et institution thérapeutique, éd. érès, coll. Point hors ligne, Toulouse, 2009, postface, p. 310-311.

[3] Laurent É., « Institution du fantasme, fantasmes de l’institution », Feuillet du Courtil, n°4 en ligne.

« L’ADIR, le choix de la psychanalyse », par Marie-Claude Pezron

Élaborations

En préparation du Colloque Psychiatrie- Psychanalyse des 26-27 septembre, organisé par la Section clinique Aix-Marseille, Marie-Claude Pezron, présidente de lADIR , propose ce texte inédit, publié dans le numéro spécial ADIR de l’hebdo du Colloque.

Pourquoi dédier à l’ADIR un numéro spécial de l’Hebdo du Colloque sur le nouage actuel psychiatrie / psychanalyse ? Il y a une pertinence dans le rapport à l’objet du colloque. L’ADIR est une association qui gère deux instituts médico-éducatifs (IME), associés à un foyer d’hébergement. Cette Association pour le développement d’institutions de recours née en 1988 se donnait pour but de promouvoir l’accueil et les innovations en faveur de sujets en grande «difficultés d’adaptation, de socialisation ou de structuration psychique». Elle se voulait «recours» pour ceux qui dès l’enfance ne trouvaient pas à s’insérer dans le champ social traditionnel.

Quel recours ?

De fait, l’ADIR ouvre ses portes à des enfants et des adolescents qui ont le plus souvent déjà fréquenté des services hospitaliers, y compris des hôpitaux de jour, en raison de diagnostics de « troubles psychiques ». À cet égard, le lien entre ses établissements qui s’orientent de la psychanalyse et la pédopsychiatrie semble posé d’emblée, mais s’offre-t-il au nouage ? Comment d’ailleurs opérer un nouage, en ces temps de pénurie hospitalière où une certaine psychiatrie séduite par les neurosciences et les traitements cognitivo-comportementaux tourne le dos à la psychanalyse ? Comment ne pas réduire à un passage de relais expéditif, « le placement » à l’ADIR?

Car les IME de l’association deviennent recours, quand se pose la question de l’insertion de ces sujets dans les collectivités sociales : classes et restaurants scolaires, associations sportives, clubs, ateliers d’art, conservatoire de musique… Ces enfants psychotiques et autistes s’en voient souvent refuser l’accès ou s’y trouvent en grandes souffrances, avant d’en être exclus plus ou moins rapidement. Les lieux sociaux, dont ce n’est pas la vocation première, ne parviennent ni à contenir, ni à traiter le réel insupportable qui surgit à leur rencontre. Ils arrivent donc à l’ADIR, à l’issue d’un parcours préalable compliqué qui les a fragilisés autant que leurs familles. L’entrée dans l’institution s’avère un moment-clé. Il s’agit de susciter une rencontre qui opère a minima un renversement, et contre quelque peu les sentiments de laisser tomber, de rejet, liés aux réponses inadéquates de l’Autre social, lequel a échoué, jusque-là, à proposer un abri suffisant à l’enfant et ses proches.

Ce thème de « l’entrée » constitue d’ailleurs, actuellement, un travail de recherche et d’élaboration institutionnels. Il concerne tous les professionnels de l’ADIR durant encore une année et trouvera son acmé lors de la Journée de l’ADIR, à la fin de l’automne 2020. Les trois établissements s’associent en effet, en permanence, deux ans durant pour explorer une question clinique qui leur permet d’affiner leurs pratiques au profit des enfants et des adolescents accueillis. La mise en chantier se déploie autant d’un point de vue théorique grâce à la réflexion des cadres, orientés par la psychanalyse, qu’au niveau des savoir-faire ainsi que de l’accomplissement et de l’ajustement des pratiques quotidiennes des différents professionnels. Elle aboutit à la production d’écrits qui sont exposés, lors de la « Journée de l’ADIR » suivante, devant un public intéressé, et discutés avec un invité psychanalyste de renom. Ces journées bisannuelles constituent de véritables pousse-à-l’élaboration. Elles sont à la fois points d’orgue et scansions de ces recherches successives. Il en résulte une dynamique institutionnelle, soutenue par un désir aussi bien chez les personnels que chez les membres du conseil d’administration très concernés.

Désir d’ADIR

Car, en effet, pourquoi s’engager dans le conseil d’administration d’une telle association ? Qu’est-ce qui attise le désir de s’impliquer dans un collectif dont tous les membres sont bénévoles ? Pourquoi, en ce qui me concerne, continuer à y œuvrer vingt et un ans après la première invitation à y participer et réaffirmer ce choix, il y a sept ans en décidant d’en assurer la présidence ? D’abord, grâce à la « magie » d’un signifiant, « la psychanalyse », qui résonnait déjà pour moi comme nul autre en ce qu’il s‘associait à la notion d’inconscient, inconscient mis au travail, séance après séance, dans ma cure commencée plusieurs années auparavant. 

Dans ce champ de la souffrance et de la précarité psychique, que je connaissais encore peu à l’époque, je pressentais que la psychanalyse pouvait offrir une issue, grâce ses élaborations d’une grande rigueur soutenant la clinique. Il y avait aussi, sans nul doute, au départ, un élan attaché à l’idée d’une orientation idéale, peut-être même un parti pris militant voire partisan. Ma propre cure tout comme la lecture des textes freudiens, lacaniens, millériens en cartel, l’étude en séminaire, à la Section clinique, et la discipline du contrôle, m’ont heureusement permis de me décaler de cette vision idéale. Au fil du temps, grâce au travail collégial au sein du C.A., avec les trois directeurs qui se sont succédés à la tête des établissements, et à l’écoute des témoignages des cadres de l’institution, des différents personnels des trois structures de l’ADIR, cet élan s’est transformé en une conviction fondée sur l’abord pragmatique d’une clinique orientée par la psychanalyse.

Viser le nouage

L’idée d’offrir un accueil à ces sujets en misant sur leurs particularités plutôt que de les aborder comme des personnes atteintes d’un déficit auxquelles on propose des ‘’occupations’’, viser à ce que, certaines amorcent, quand elle n’y ont pas encore eu accès, le processus d’humanisation en consentant à entrer dans le langage, en inscrivant dans leur corps un premier battement d’ouverture et fermeture, leur permettant par exemple, de contrôler leurs sphincters, ou d’autres zones de bord du corps, laisser le creux nécessaire pour que le sujet puisse, chemin faisant dans l’institution, découvrir sa singularité en tant que richesse et l’inscrire dans la communauté de l’ADIR, voilà l’essentiel, la base de mon engagement réitéré.

La psychanalyse du XXIe siècle, attentive à la singularité, aux bricolages, dont se soutient le sujet, est une psychanalyse, qui sait que le corps que l’on a, ne s’unifie et ne perdure que par la « grâce » des semblants de l’imaginaire et du symbolique enserrant et crochetant le réel. Chez certains sujets, les agrafes ne font pas leur office de stabilisation, ils peuvent ainsi affronter l’expérience terrible d’un « corps défait[1] ».

Par bonheur, la clinique des professionnels de l’ADIR s’oriente d’un travail qui tente d’opérer un nouage, comme Jacques Lacan et les dernières recherches de l’École de la Cause freudienne et de l’Association Mondiale de psychanalyse l’enseignent. La clinique du nouage se trouve en perspective dans les rencontres quotidiennes avec chaque sujet, elle s’élabore lors des réunions cliniques, et le nouage est à favoriser pas à pas et au cas par cas, chaque fois différemment. Il s’appuie sur les trouvailles de ces sujets, qui surgissent dans la surprise, et que les personnels ‘’supportent’’ tels des aficionados discrets. Reste encore à veiller à ce qu’un autre nouage très mis à mal, en cette époque, se maintienne. Il concerne la connexion des professionnels de notre institution et des psychiatres des services hospitaliers. Ces derniers sont aussi attendus, comme recours, dans les moments de grandes crises clastiques que connaissent certains sujets. Auparavant, ils les recevaient, pour des périodes courtes dans leur service, quand ceux-ci traversaient une passe difficile. Ils leur donnaient la possibilité d’un répit bénéfique avant la réinsertion dans la vie de l’établissement. Cet accueil est plus rare désormais, du fait de la réduction du nombre de lits. Les équipes de l’ADIR, doivent alors faire face au déferlement d’une jouissance qui fait ‘’réellement’’ effraction dans l’institution.

Le nouage psychanalyse-psychiatrie, fait des liens qui se tissent entre les psychiatres de l’ADIR et les psychiatres hospitaliers, permet néanmoins que parfois l’hôpital réponde favorablement. C’est tout à fait essentiel aux soins à apporter aux enfants et aux adolescents de l’ADIR, quand la jouissance envahit massivement leur corps, en attendant qu’un nœud stable, au fil du traitement puisse, peut-être, se construire.

[1] Castanet H., Quand le corps se défait, Moments dans les psychoses, éditions Navarin, Paris, 2017.