« Une institution orientée par la psychanalyse: permettre l’accueil du sujet », par Pierre Falicon

Élaborations

En préparation du Colloque Psychiatrie- Psychanalyse des 26-27 septembre organisé par la Section clinique d’Aix-Marseille, Pierre Falicon, directeur des établissements de lADIR nous propose ce texte inédit, publié dans le numéro spécial ADIR de L’Hebdo du Colloque.

L’ADIR – Association pour le développement d’institutions de recours –, qui regroupe deux Instituts médico-éducatifs et un Centre d’hébergement dans la région toulonnaise, accueille des jeunes de six à dix-huit ans présentant des symptômes psychiques graves. L’ADIR a fait le pari de l’accueil du sujet à partir de la particularité des symptômes qu’il présente dans leurs diversités. Pour cela, elle est orientée tout au long de son travail par cette question primordiale : comment le jeune accueilli répond-il aux désordres qui se manifestent « au joint le plus intime de la vie du sujet [1] », au joint le plus intime de son être ? Cette question implique d’être attentif, pour chaque sujet, aux particularités du nouage du corps et de la langue. Pour l’institution, il s’agit pour ce faire, de dégager en préalable un absolu une éthique sous l’égide de la rencontre, de l’accueil. L’institution, en effet, fait accueil avant tout à la singularité présentée par chacun des jeunes accueillis. Accueil : mot vague ? Que non pas. On l’entend encore résonner dans le mot hôpital dans sa dimension de faire hospitalité. De la définition de l’accueil va dépendre les possibilités de prise en charge des jeunes qui nous sont adressés par la Maison du Handicap. C’est ce qui va permettre de faire rencontre… des deux côtés :  du côté des équipes et du coté des enfants et adolescents. Afin de répondre à ce triple enjeu l’organisation à l’ADIR fait appel à des équipes pluridisciplinaires. La diversité est présente à travers les savoirs des différents professionnels présents au sein de l’ADIR : éducateurs, enseignants, infirmière, psychologues, pédopsychiatres, personnel technique, administration. Une équipe pluridisciplinaire donc, mais cette organisation réglée, nécessaire à créer le cadre garant des interventions ne suffit pas à définir le point qui fait orientation entre ces différentes composantes, qui boussole les pratiques. Il s’agit de « la pratique à plusieurs ».

La pratique à plusieurs

Pour éclairer cette pratique institutionnelle, je cite un passage de la postface d’Alexandre Stevens du livre d’Alfredo Zenoni, L’Autre pratique clinique, Psychanalyse et institution thérapeutique [2]. Pour mémoire, nous avions invité, Alexandre Stevens, à l’avant dernière Journée de l’ADIR :

« L’autre qu’il s’agit d’incarner est plutôt un Autre barré, troué, limité, qui ne sait pas et donc qui écoute, pour apprendre, pour suivre le fil des signifiants qui se dégagent de la parole du sujet, et pour y coincer dans le réseau des dits ce qui peut, plutôt que donner un sens, ancrer la recherche du sujet, le sentiment de la vie, un symptôme ou simplement ce qui le fait tenir dans l’existence. C’est un autre qui laisse ouverte l’interrogation du sujet, qui est témoin actif de sa question. Ces modèles de travail avec la psychanalyse en institution, qui ne relèvent ni du divan ni du colloque singulier mais d’une pratique à plusieurs sans être une pratique interdisciplinaire, s’orientent des textes de Freud, de Lacan, de Jacques-Alain Miller, d’Alfred Zenoni … »

Une institution bâtie sur ce modèle reste fidèle à son projet non pas dans la répétition du même, mais dans la surprise et l’invention de chacun. « Les plusieurs » ne sont pas unifiés verticalement par l’identification à l’UN qui est le maître, mais ils sont solidaires de l’interrogation que chacun porte sur sa propre cause, ce qui le fait agir auprès du jeune. Horizontalement, donc nous n’avons pas de « tous égaux » imaginaires, car chacun est particulier dans son rapport à la cause, à ce qui le conduit à agir. Tous les effets imaginaires ne sont bien entendu pas évacués, il convient de les interroger, de se questionner avec les autres, dans les temps et les lieux d’élaboration organisés à cet effet. Si le point qui oriente la pratique est le Un du vide, garant d’un espace d’interrogation et d’élaboration, cela — rappelons-le — ne renvoie pas aux oubliettes l’Un du maître : hiérarchie, directeur, formules institutionnelles, qui peuvent être multiples, différentes et toutes pareilles. Mais afin de tenir ouvert ce qui relève de l’un du vide, il me semble qu’il y faut l’effort de chacun pour le soutenir de sa place. Tout cela permet l’accueil du sujet et de son symptôme.

Accueillir le symptôme

À quoi répond plus précisément cette diversité des pratiques, ou plutôt cette pratique à plusieurs ? Qu’est-ce qui vient focaliser en quelque sorte, donner une unité à cette apparente dispersion des éléments mis en œuvre ? Ce qui vient fédérer ces pratiques c’est d’abord la prise en compte, au départ, du point de réel manifesté par les sujets accueillis. Il est à prendre en compte dans sa particularité. Ce point de réel — qui par le travail mené se particularisera ou pas, peu à peu — témoigne de cette part du sujet qui est dérégulée, hors normes, hors sujet en quelque sorte mais au joint le plus intime de son être. Ce qui oriente le travail de l’équipe est l’hypothèse d‘un bougé, d’un effet nouveau de sujet qui permettra de délier un peu ou beaucoup l’enfant, l’adolescent de sa répétition mortifère.

— Ce point opaque revêt le caractère de point d’urgence : la réponse apportée par l’institution est réponse à un point d’urgence chez l’enfant ou le jeune, lequel témoigne de quelque chose « en trop » — dans ses pensées, dans son corps, dans sa rencontre avec les autres, quelquefois du fait de notre simple présence, quelque chose qui a surgi et qui lui est impossible de traduire en mots.

— L’effet anticipé par l’équipe, c’est un effet de sujet. Cet effet sera différent selon les problématiques de chacun : renouer les fils d’une histoire, faire que de nouveau, il y ait inscription dans le lien social à travers les apprentissages, les savoirs, ou simplement dans le lien à l’autre fortement perturbé ou rendu impossible.

Ainsi les éléments constitutifs du paradoxe sont désormais plus clairs : la signification et le sens du travail de l’équipe pluridisciplinaire, de la pratique à plusieurs, dépendent du principe d’intervention retenu. Prendre en compte l’urgence, le point hors normes sans le réduire, comme on réduit une fracture, afin qu’il puisse se produire une remise en mouvement de l’enfant ou de l’adolescent, un retissage du lien à son histoire et aux autres. Cela permet également d’articuler et de mettre en mouvement, de faire lien institutionnel dans le bon sens. Cela se fait en aidant l’enfant à élaborer des normes viables pour lui, qui puissent trouver à s’inscrire dans les normes sociales. Le point de convergence est défini, il fait boussole au long cours pour l’ensemble de l’équipe. Les professionnels se définissent alors comme des partenaires de l’enfant et de l’adolescent en développant une écoute attentive et une rigueur dans leurs pratiques. Il s’agit alors, à partir du paradoxe même qui noue institution et sujet, de construire un outil particularisé : un dispositif singulier, une pratique à plusieurs. Pour autant, c’est une évidence qui n’est pas d‘emblée partagée et il faut alors prévoir des moyens concrets de régulation clinique. Le travail orienté par la psychanalyse dans notre institution s’appuie pour ce faire, sur cette boussole énoncée par Éric Laurent dans son texte, « Institution du fantasme, fantasmes de l’institution [3] » :

« … trouver abri pour le psychanalyste, c’est introduire le paradoxe de lutter pour extraire la particularité́ en chaque cas, sans chercher à délivrer son prochain en voulant lui appliquer des idéaux. Rendre sa particularité́ au sujet, c’est le contraire de l’intolérance ou de la ségrégation. Cela ne veut pas pour autant dire que le sujet puisse tyranniser le monde entier au nom de sa particularité́, mais que l’élaboration d’une morale effective se juge au cas par cas. C’est-à-dire ni la fascination pour cela, ni la paralysie au nom de « qu’est-ce qui m’autoriserait à le faire », qui ne serait que l’impuissance convoquée au chevet de l’impossible. » Cette orientation décidée nous convoque à l’invention en nous faisant partenaire des jeunes accueillis au un par un.

[1] Lacan, J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 558.

[2] Zenoni A., L’Autre pratique clinique-Psychanalyse et institution thérapeutique, éd. érès, coll. Point hors ligne, Toulouse, 2009, postface, p. 310-311.

[3] Laurent É., « Institution du fantasme, fantasmes de l’institution », Feuillet du Courtil, n°4 en ligne.