« L’ADIR, le choix de la psychanalyse », par Marie-Claude Pezron

Élaborations

En préparation du Colloque Psychiatrie- Psychanalyse des 26-27 septembre, organisé par la Section clinique Aix-Marseille, Marie-Claude Pezron, présidente de lADIR , propose ce texte inédit, publié dans le numéro spécial ADIR de l’hebdo du Colloque.

Pourquoi dédier à l’ADIR un numéro spécial de l’Hebdo du Colloque sur le nouage actuel psychiatrie / psychanalyse ? Il y a une pertinence dans le rapport à l’objet du colloque. L’ADIR est une association qui gère deux instituts médico-éducatifs (IME), associés à un foyer d’hébergement. Cette Association pour le développement d’institutions de recours née en 1988 se donnait pour but de promouvoir l’accueil et les innovations en faveur de sujets en grande «difficultés d’adaptation, de socialisation ou de structuration psychique». Elle se voulait «recours» pour ceux qui dès l’enfance ne trouvaient pas à s’insérer dans le champ social traditionnel.

Quel recours ?

De fait, l’ADIR ouvre ses portes à des enfants et des adolescents qui ont le plus souvent déjà fréquenté des services hospitaliers, y compris des hôpitaux de jour, en raison de diagnostics de « troubles psychiques ». À cet égard, le lien entre ses établissements qui s’orientent de la psychanalyse et la pédopsychiatrie semble posé d’emblée, mais s’offre-t-il au nouage ? Comment d’ailleurs opérer un nouage, en ces temps de pénurie hospitalière où une certaine psychiatrie séduite par les neurosciences et les traitements cognitivo-comportementaux tourne le dos à la psychanalyse ? Comment ne pas réduire à un passage de relais expéditif, « le placement » à l’ADIR?

Car les IME de l’association deviennent recours, quand se pose la question de l’insertion de ces sujets dans les collectivités sociales : classes et restaurants scolaires, associations sportives, clubs, ateliers d’art, conservatoire de musique… Ces enfants psychotiques et autistes s’en voient souvent refuser l’accès ou s’y trouvent en grandes souffrances, avant d’en être exclus plus ou moins rapidement. Les lieux sociaux, dont ce n’est pas la vocation première, ne parviennent ni à contenir, ni à traiter le réel insupportable qui surgit à leur rencontre. Ils arrivent donc à l’ADIR, à l’issue d’un parcours préalable compliqué qui les a fragilisés autant que leurs familles. L’entrée dans l’institution s’avère un moment-clé. Il s’agit de susciter une rencontre qui opère a minima un renversement, et contre quelque peu les sentiments de laisser tomber, de rejet, liés aux réponses inadéquates de l’Autre social, lequel a échoué, jusque-là, à proposer un abri suffisant à l’enfant et ses proches.

Ce thème de « l’entrée » constitue d’ailleurs, actuellement, un travail de recherche et d’élaboration institutionnels. Il concerne tous les professionnels de l’ADIR durant encore une année et trouvera son acmé lors de la Journée de l’ADIR, à la fin de l’automne 2020. Les trois établissements s’associent en effet, en permanence, deux ans durant pour explorer une question clinique qui leur permet d’affiner leurs pratiques au profit des enfants et des adolescents accueillis. La mise en chantier se déploie autant d’un point de vue théorique grâce à la réflexion des cadres, orientés par la psychanalyse, qu’au niveau des savoir-faire ainsi que de l’accomplissement et de l’ajustement des pratiques quotidiennes des différents professionnels. Elle aboutit à la production d’écrits qui sont exposés, lors de la « Journée de l’ADIR » suivante, devant un public intéressé, et discutés avec un invité psychanalyste de renom. Ces journées bisannuelles constituent de véritables pousse-à-l’élaboration. Elles sont à la fois points d’orgue et scansions de ces recherches successives. Il en résulte une dynamique institutionnelle, soutenue par un désir aussi bien chez les personnels que chez les membres du conseil d’administration très concernés.

Désir d’ADIR

Car, en effet, pourquoi s’engager dans le conseil d’administration d’une telle association ? Qu’est-ce qui attise le désir de s’impliquer dans un collectif dont tous les membres sont bénévoles ? Pourquoi, en ce qui me concerne, continuer à y œuvrer vingt et un ans après la première invitation à y participer et réaffirmer ce choix, il y a sept ans en décidant d’en assurer la présidence ? D’abord, grâce à la « magie » d’un signifiant, « la psychanalyse », qui résonnait déjà pour moi comme nul autre en ce qu’il s‘associait à la notion d’inconscient, inconscient mis au travail, séance après séance, dans ma cure commencée plusieurs années auparavant. 

Dans ce champ de la souffrance et de la précarité psychique, que je connaissais encore peu à l’époque, je pressentais que la psychanalyse pouvait offrir une issue, grâce ses élaborations d’une grande rigueur soutenant la clinique. Il y avait aussi, sans nul doute, au départ, un élan attaché à l’idée d’une orientation idéale, peut-être même un parti pris militant voire partisan. Ma propre cure tout comme la lecture des textes freudiens, lacaniens, millériens en cartel, l’étude en séminaire, à la Section clinique, et la discipline du contrôle, m’ont heureusement permis de me décaler de cette vision idéale. Au fil du temps, grâce au travail collégial au sein du C.A., avec les trois directeurs qui se sont succédés à la tête des établissements, et à l’écoute des témoignages des cadres de l’institution, des différents personnels des trois structures de l’ADIR, cet élan s’est transformé en une conviction fondée sur l’abord pragmatique d’une clinique orientée par la psychanalyse.

Viser le nouage

L’idée d’offrir un accueil à ces sujets en misant sur leurs particularités plutôt que de les aborder comme des personnes atteintes d’un déficit auxquelles on propose des ‘’occupations’’, viser à ce que, certaines amorcent, quand elle n’y ont pas encore eu accès, le processus d’humanisation en consentant à entrer dans le langage, en inscrivant dans leur corps un premier battement d’ouverture et fermeture, leur permettant par exemple, de contrôler leurs sphincters, ou d’autres zones de bord du corps, laisser le creux nécessaire pour que le sujet puisse, chemin faisant dans l’institution, découvrir sa singularité en tant que richesse et l’inscrire dans la communauté de l’ADIR, voilà l’essentiel, la base de mon engagement réitéré.

La psychanalyse du XXIe siècle, attentive à la singularité, aux bricolages, dont se soutient le sujet, est une psychanalyse, qui sait que le corps que l’on a, ne s’unifie et ne perdure que par la « grâce » des semblants de l’imaginaire et du symbolique enserrant et crochetant le réel. Chez certains sujets, les agrafes ne font pas leur office de stabilisation, ils peuvent ainsi affronter l’expérience terrible d’un « corps défait[1] ».

Par bonheur, la clinique des professionnels de l’ADIR s’oriente d’un travail qui tente d’opérer un nouage, comme Jacques Lacan et les dernières recherches de l’École de la Cause freudienne et de l’Association Mondiale de psychanalyse l’enseignent. La clinique du nouage se trouve en perspective dans les rencontres quotidiennes avec chaque sujet, elle s’élabore lors des réunions cliniques, et le nouage est à favoriser pas à pas et au cas par cas, chaque fois différemment. Il s’appuie sur les trouvailles de ces sujets, qui surgissent dans la surprise, et que les personnels ‘’supportent’’ tels des aficionados discrets. Reste encore à veiller à ce qu’un autre nouage très mis à mal, en cette époque, se maintienne. Il concerne la connexion des professionnels de notre institution et des psychiatres des services hospitaliers. Ces derniers sont aussi attendus, comme recours, dans les moments de grandes crises clastiques que connaissent certains sujets. Auparavant, ils les recevaient, pour des périodes courtes dans leur service, quand ceux-ci traversaient une passe difficile. Ils leur donnaient la possibilité d’un répit bénéfique avant la réinsertion dans la vie de l’établissement. Cet accueil est plus rare désormais, du fait de la réduction du nombre de lits. Les équipes de l’ADIR, doivent alors faire face au déferlement d’une jouissance qui fait ‘’réellement’’ effraction dans l’institution.

Le nouage psychanalyse-psychiatrie, fait des liens qui se tissent entre les psychiatres de l’ADIR et les psychiatres hospitaliers, permet néanmoins que parfois l’hôpital réponde favorablement. C’est tout à fait essentiel aux soins à apporter aux enfants et aux adolescents de l’ADIR, quand la jouissance envahit massivement leur corps, en attendant qu’un nœud stable, au fil du traitement puisse, peut-être, se construire.

[1] Castanet H., Quand le corps se défait, Moments dans les psychoses, éditions Navarin, Paris, 2017.