L’appareillage, soutien du corps

Élaborations

Par Ana-Marija Kroker, psychologue clinicienne (ADIR).

Texte présenté lors de la 6e Journée de l’ADIR. Retrouvez cette présentation et sa discussion en vidéo en cliquant ici.

Avoir un corps, cela semble aller de soi. Pourtant, la psychanalyse nous enseigne que rien n’est moins sûr. Le corps « fout le camp à tout instant », disait Lacan à propos de Joyce dans son Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome [1]. Avant le stade du miroir, l’enfant éprouve son corps en tant que morcelé. Ce moment fondamental de la construction du sujet – l’enfant découvre et reconnaît comme sienne « l’imago du corps propre »[2] sous le regard de la mère qui le porte et lui parle – va être à l’origine de tout ce qui unifie le corps.

L’image est donc fondamentale dans la structuration du sujet. C’est un moment de nouage des trois registres dans lesquels Lacan inscrit le corps : l’imaginaire (le corps image), le corps symbolique, affecté par les signifiants, et le corps réel. C’est à partir de ce moment fondamental que le sujet fera une expérience de jouissance.

Se construire un corps

On naît avec un organisme, mais le corps, on se le construit. La psychanalyse prend en compte ce corps de l’être humain, affecté par les incidences de la langue qui en font un corps vivant marqué par la jouissance. Avec Lacan, le langage est alors la condition du sujet, appareil qui articule la jouissance. « D’appareil, dira-t-il dans son Séminaire XX, Encore, il n’y en a pas d’autre que le langage. » [3]  Il y affirme en effet que le langage permet d’appareiller la jouissance au signifiant, ouvrant là pour le sujet la possibilité d’une inscription symbolique de son corps au champ de l’Autre.

Dès lors, quand un sujet se refuse à faire son entré sous la chaîne signifiante, qu’en est-il de son rapport au corps ? Si la fonction du S1 n’est pas opérante et si le signifiant ne vient pas marquer le corps de l’enfant pour lui donner une image, le sujet peine à ressentir les limites de son corps et la relation à l’Autre s’avère particulièrement intrusive. Dès lors, quelles sont les coordonnées qui rendent possible la rencontre avec ces sujets ?

La clinique de l’autisme et celle des psychoses nous enseignent sur les difficultés à construire cette « unité du corps ». Le sentiment d’avoir un corps peut varier jusqu’au sentiment de ne plus l’habiter. Pour se servir de son corps, le schizophrène doit déployer un considérable effort d’invention, étant « le sujet qui se spécifie de n’être pris dans aucun discours, aucun lien social » [4] Le langage ne lui sert pas à appareiller la jouissance ; parce que pour lui, tout le symbolique est réel ; il va alors trouver le secours d’une invention sur mesure qui lui servira pour réguler son rapport à la jouissance.

Car avoir un corps a des conséquences déterminantes pour chacun ; le sujet peut être convaincu que son corps n’a aucune importance pour lui ou bien qu’il est son seul centre d’intérêt. Il s’agit de savoir comment chacun fait avec son corps, comment il le traite, comment il l’habite.

La structure langagière des appareillages

Dans le travail clinique, nous faisons le pari que les constructions des appareillages singuliers peuvent avoir pour ces sujets la structure langagière et la fonction de production d’un sujet, à condition qu’on suppose un sujet là où il n’a pu advenir. Au cas par cas, nous examinerons comment l’appareillage et la construction mise en place par le sujet peuvent faire solution, là où l’articulation signifiante fait défaut pour se maintenir dans un discours. Il est important alors de soutenir la construction que le sujet élabore avec son appareillage singulier, élaboration essentielle qui lui permet de se situer dans le monde et de se défendre d’un réel insupportable.

Avec l’orientation psychanalytique, les professionnels peuvent accueillir des enfants autistes et participer à leurs constructions. Le sujet autiste s’appareille alors d’un objet pour suppléer à sa non-extraction du champ de la réalité. Il ne s’accroche à la machine du langage, qu’à condition de s’accrocher à une machine, un objet. N’ayant pas de corps – au sens du corps du miroir -, la différenciation imaginaire entre le corps propre et le corps de l’autre n’est, en effet, pas advenue. Ils font avec les moyens du bord, en prennent le corps de l’autre.

Les tentatives répétitives et incessantes chez le sujet autiste, de produire de manière forcée et artificielle un objet hors corps comme lieu où pourrait enfin se condenser en partie une jouissance sur laquelle il tente d’opérer un traitement – introduisent, dans les meilleurs des cas, une discontinuité. Un corps, pourrons-nous dire, ne se constitue que par l’élection et l’extraction d’un objet, à la fois hors corps, mais aussi du corps, en tant qu’inséparable de lui par son recollement incessant.

La coupure selon Temple Grandin

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Illustration extraite du site web de Temple Grandin (cliquer ici)

Jean-Claude Maleval met en avant que les témoignages d’autistes « de haut niveau », comme celui de Temple Grandin, montrent comment l’intégration dans un lien n’a été possible qu’à partir d’une invention très personnelle [5]. Elle consent à entrer dans le savoir scolaire seulement parce qu’elle saisit qu’il lui est nécessaire pour construire sa machine à serrer. Cette machine a été conçue au départ pour qu’elle puisse se serrer elle-même, et ainsi apaiser ses angoisses.

Éric Laurent fait valoir que Temple Grandin démontre comme paradigme qu’un corps ne se constitue, de structure, qu’appareillé[6]. Très tôt, elle a l’idée qu’il lui faut construire une « machine à bien-être » pour réguler ses stimulations excessives. Ce « désir de construire un appareil […] qui lui procurerait du bien-être par le contact »[7], lui vient en classe de CE2, mais c’est à la fin de ses études secondaires -– marquées par une grande solitude, la crise des nerfs, les problèmes de comportement et de souffrances physiques -– qu’elle parvient à réaliser « une trappe de contention ».

En regardant des animaux apeurés et crispés se faire enfermer dans une trappe à bétail, elle constate qu’ils se calment quand les parois se serrent doucement sur leurs flancs. Sa machine lui procure le même apaisement, en constituant ainsi une création originale qui lui permet une certaine contention de sa jouissance, grâce à quoi le fonctionnement pulsionnel se structure.

Grâce à sa machine, elle parvient, dit-elle, à maîtriser son agressivité, et à s’apprendre à ressentir et à accepter qu’on lui témoigne de l’affection. « La trappe de contention me soulageait de mes crises de nerfs. » [8] Celle-ci lui sert donc, à introduire une coupure dans une jouissance dérégulée.

A.-M. Kroker

[1] Lacan, J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, (1975-1976), texte établi par Miller, J.-A., Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2005, p.66.
[2] Lacan, J., « Le stade du miroir comme fondateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », (1949), Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1966, p.95.
[3] Lacan, J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, (1972-1973), texte établi par Miller, J.-A., Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1975, p.52.
[4] Lacan, J., « L’Étourdit », Scilicet 4, Paris, Seuil, 1972, p.31, cité dans Miller, J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, Enigme de la psychose, février 1993, Paris, p.5.
[5] Maleval, J.-C., L’autiste, son double et ses objets, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009.
[6]Laurent É., Intervention à Bruxelles du 23 février 2013, « Les autismes aujourd’hui », Quarto, n°105, p. 44-49 et « Questions sur les autismes », Mental, n°30, p.175-206.
[7] Grandin, T., citée par Maleval, J.-C., L’autiste, son double et ses objets, op.cit., p.182-183.
[8] Grandin, T., Penser en images, Paris, Odile Jacob, 1997, p.108.